Client de La Banque Postale, bien qu'idéologiquement contre le mélange des genres fonction publique/services financiers (mais ce sont les moins chers...), je dois régulièrement connaître les douces
joies de me taper la joyeuse file d'attente des guichets postaux, toujours une belle histoire, une grande aventure.
Voici la dernière de ces pittoresques et grisantes péripéties.
J'entre dans La Poste en même temps qu'un homme visiblement bougon qui presse fortement le pas pour être devant "ce ptit con" arrivé-je à lire à mon propos dans ces pensées. Je ne joue pas son jeu,
lui souris et ralentis ostensiblement ma marche pour le laisser passer, ce qui ne le rend pas d'humeur plus badine pour autant. Entrée dans la bâtiment, un constat : deux guichets sur cinq
d'ouverts, et une longue file qui zigzague debout. Le bougon fait dans la poésie, gueule : "Comment qu'ça s'fait qu'y a qu'deux guichets d'ouverts dans c'te poste?". Une guichetière se risque :
"nous ne sommes plus remplacées durant nos congés".
Conscient sûrement qu'il s'agit là d'une des salutaires mesures destinées à réduire les budgets de "ces feignasses de fonctionnaires", le mec justement re-gueule, poétique toujours : "Cons de
fonctionnaires", ce à quoi la soi-disant conne choisit intelligemment de ne pas répondre. Il quitte la file -joie! Je gagne une place- va vers le distributeur à timbres. En panne. Le mec enervé
donne un coup de poing dans la machine, et s'en retourne conter fleurette à la guichettière : "Y'a personne pour réparer vot' machine de merde?". La guichetière, mon héroïne du moment : "Non
monsieur, ce matin un monsieur enervé a mis un coup de pied dedans, depuis elle est en panne. Et comme le technicien de maintenance est lui aussi en congés, et lui aussi pas remplacé, nous
attendons que le technicien de Toulon n'arrive". Conscient peut-être de passer pour un con car il a lui aussi montré l'étendue de sa connerie et cogné la pauvre machine, l'homme grommelle que tous
"les postiers sont des incompétents", et s'en va.
Les deux guichetières, avec force compétence justement, font ce qu'elles peuvent pour accélerer les choses et pour prendre du mieux qu'elles peuvent les remarques et insultes régulières, mais le
sous-effectif est criant.
Je suis à peine engagé depuis trois minutes dans le grand huit bariolé aux doux relents d'aisselles que, second incident. Une petite vieille d'au moins 80 berges, sans doute un peu kamikaze, rentre
dans le hall et se rend DIRECTEMENT au guichet. Sans faire la queue. Vous imaginez l'inconscience de cette personne, je pensais évidemment et immédiatement qu'elle avait décidé d'en finir ainsi
avec la vie...
Tout de suite (on est quand même en France, le pays de Vichy et d'Hortefeux, quand même!), les réactions fusent dans la "queue" indignée. "Non mais, vous vous prenez pour qui pour passer devant
tout le monde" ; "Oh, mémé, faut faire la queue comme tout le monde".
Certains plus discrets se contentent de la regarder de travers comme s'ils envisageaient de lui faire vite fait bien fait un croche-pied avant de lui mettre le talon dans la gueule... Quelques-uns,
dont votre serviteur, font remarquer qu'il serait bienvenu d'éviter à cette dame une longue station debout. En vain. Tenant dignement sur ses jambes tremblantes, la vieille surprise par toutes ces
réactions répond d'une faible voix : "excusez-moi messieurs-dame, mais je pensais que, comme c'était le cas il y avait quelques années, ce guichet était réservé aux recommandés. Je rejoins la file,
pardon, excusez-moi, je suis désolée, etc." Elle se rend derrière moi, qui suis le dernier de la dite file, et entame les 1h35 de queue réglementaires.
Elle trouve du réconfort dans mon sourire et le fait que je lui propose humblement de me passer devant (oui parce que je suis gentil avec les petites vieilles, et je vous emmerde), et que je me
sente obligé de m'excuser devant toutes cette bande de colériques cholèriques, de félons fielleux, de nuisibles nullités pour qui le respect humain peut s'effacer quand il s'agit de gagner 30
secondes à La Poste.
Elle me raconte : "De mon temps, il y avait une file exprés pour les colis, une file pour les recommandés, et on faisait passer les vieux et les handicapés devant. Mais aujourd'hui, les guichetiers
ne sont plus assez nombreux, et le respect se perd."
Je ne sais trop quoi lui répondre, et pense en mon for intérieur que tous les abrutis qui ont voté Sarko parce qu'ils pensaient qu'il y a trop de fonctionnaires seront heureux quand leurs gamins
recevront des cours de français d'un prof de gym et que la queue à La Poste sera deux fois plus longue, forcément, avec deux fois moins de fonctionnaires. Situation ironique qui devant cette
vieille ne me fait pas sourire un seul instant.
Une femme dont le tour est venu propose alors à la mamie de se rendre au guichet. Nouvelle levée de boucliers dans la file inhumaine, "ça revient au même, elle nous passe devant" ; si vous la
laissez passer, vous prenez sa place au bout de la file, c'est normal", et plein d'amour, de joie, de bonheur, de waltdisneyisme en puissance. S'ils avaient une tondeuse, sûre que la vile
traîtresse eut été tondue ici même.
La vieille refuse mais la fille de Jean Moulin insiste jusqu'à ce qu'elle se décide. La vieille poste son recommandé, et sort 30 secondes plus tard, avec dans les yeux tout le désespoir devant ce
monde qui n'a plus grand chose d'humain. Elle voulait seulement poster son petit papelard, peut-être un chèque pour les enfants, les petits-enfants. Pas une seconde elle n'avait imaginé ça.
Le genre humain est décidément plein de ressources puantes, infectes, haïssables. Je détestais instantanément les personnes dans cette file qui avaient jeté l'hallali sur l'aïeule, et sur les
guichetières, toutes les trois à mes yeux plus victimes que coupables dans ces petites histoires pour misanthropes.
Quant à moi, je décidais de me couper du monde en mettant mon walkman à fond, et en ne regardant plus que tantôt mes chaussures, tantôt le plafond, tantôt mes mains. Ziggy Stardus et moi, on allait
beaucoup mieux.
Z.